Olivier LIEGENT est né en 1952 à Lille. Artiste se partageant entre la France, le Sénégal et les Etats-Unis, Olivier LIEGENT est un plasticien minimaliste aux travaux médités et a créé ces derniers années dans divers disciplines (peinture, sculpture, installation, performance). On peut parler de ses sculptures en tôle plié aux allures de mobilier, ces Linving Paintings (assemblage de peintures monochrome pour en faire des tables, des chaises, voir même des tableaux !), son travail photo aux interférences visuelles obtenues aléatoirement par procédé informatique. Egalement, l’édition de deux livres dessinés où se mêlent réflexion et poésie. Il a collaboré entre autre avec Matali Crasset, Wang Du, Jacques Villéglé, Alain Séchas, Ben, Pascal Bernier, François Morellet, Claude Closky. Aujourd’hui au Sénégal, il nous présente ses totems, pièces uniques réalisées sur place en acier. Aux formes d’arbre-flamme, ce sont des sculptures où l’on peut voir plus que ce qui nous est montré…et procure aux personnes les regardant avec attention toutes les sensations et émotions que l’on est en droit d’attendre de chefs d’œuvre.

Publications :

  • Lundi Quelque Part Dans l’Infini, ed. La lucarne des ecrivains

Bibliographie :

  • La peinture monochrome, D. Riout, ed. Gallimard
  • Le design mode d’emploi, E. Vedrenne, ed. Fillipachi
  • Habiter la peinture, S. Morsillo, ed. Harmattan
  • Qu’est-ce que l’art domestique ?, S. Morsillo, ed. de la Sorbonne.
  • Le pli, revue esthétique, B. Fauchille
Nuit Africaine
tôles découpée et peinte – Haut. : 248 cm

Et le Ciel, dans tout ça ?
L’atelier d’Olivier Liégent par Claire Peillod

Traverser quarante ans de production artistique, fusse-t-elle d’un ami comme Olivier Liégent, en quelques pages n’est pas facile à réaliser. Par quel biais l’attraper ? J’ai repensé à cette opposition majeure que Liégent formule souvent, quand on parle d’art et dans ses dessins, entre Matisse et Picasso. Les artistes du XXe siècle s’y rangent aisément en deux lignées, comme les côtés pile et face d’une même échappée se libérant de la représentation naturaliste. Et vous, vous êtes plutôt Matisse ou plutôt Picasso ? D’un côté, le peintre de l’harmonie, de la lumière, de la couleur et de la foi. De l’autre l’artiste touche à tout qui déconstruit, déforme le vivant, met à distance, casse le réel. La Danse versus les Demoiselles d’Avignon. Les Fauves et les Cubistes. Découper dans la couleur ou découper dans le papier journal. D’un côté Mark Rothko, Alberto Giacometti, Anish Kapoor, Claude Viallat… De l’autre Francis Bacon, Roy Lichenstein, Adel Abdessemed, Jean-Michel Basquiat… S’il se sent engagé profondément et irrévocablement du côté de Matisse, Olivier Liégent n’en est pas moins souvent un Picasso : cherchant en permanence de nouvelles formes, testant de nouveaux médiums, passant de la photographie au dessin, de la peinture au design, de la bande dessinée à la sculpture et tentant parfois de mêler une pratique à l’autre, avec une voracité d’expérimentation insatiable. Etre à la fois côté Matisse et côté Picasso est son ancrage dans le XXe siècle. A y regarder d’encore plus près, ces deux figures tutélaires révèlent bien une continuité de ses œuvres derrière leur apparente diversité, accolées les unes aux autres comme les deux faces d’une pièce.

Pliés monochromes

Tout a commencé vraiment par un travail conceptuel de peintures monochromes assemblées en chaises : une toile sur châssis pour l’assise ; une toile sur châssis pour le dossier. La couleur, qu’il maîtrise à la perfection, est déjà là, impliquée dans une démarche provocatrice, puisqu’il s’agit de s’asseoir sur une toile. Il confiera ce dispositif à différents peintres du devant de la scène à l’époque, ce qui le mettra sous la lumière avec eux. L’ambiguïté de la signature (est-ce un Villéglé ou un Liégent ?) est bien dans les questionnements de ces années 80.

Quand j’ai rencontré Olivier Liégent aux alentours de 2010, dans sa maison de la Montagne de Reims, il avait deux pratiques parallèles : la peinture, sourcée par des dessins informatiques, dont je parlerai plus loin, et un travail de tôles pliées monochrome. Au dessus de sa cheminée, souvent animée d’une bonne flambée dans cette région pluvieuse et froide, une tôle rose pâle de bonne taille, pliée en six ou sept pan superposés. Ce qu’il nomme un découpage-pliage. Dans ces plis, à la nuit tombée, l’esprit vagabonde, encouragé par les volutes de la musique qui est si importante pour lui.

Le cerveau se perd à suivre le mouvement de pliage dans la plaque initialement plane, cherchant à la déplier, en vain. La pureté du geste reste indéchiffrable. Cette œuvre m’a tout de suite fait penser au fameux carré noir sur fond blanc de Kasimir Malévitch, que celui-ci avait accroché haut dans un angle, à la mythique exposition 0.10, à l’emplacement exact de l’icône dans l’espace domestique. Si simple, si évident, que cela en devient paradoxalement mystérieux. Ce tableau-pliure, et tous ceux de la même veine, dans des tons pastels divers, associent leur élan dans l’espace, vers l’avant du mur qui les porte, à la grande douceur de leur couleur sablée, beige rosée, bleu ciel, ou gris très clair. Des œuvres comme l’envol d’une prière, ou comme des caresses, qui invitent à sortir de soi, et font du bien.

Design

Apprenant à le connaître, au fil de discussions sur l’art et sur la vie, il a rapidement fait état de sa foi. Cet homme est toujours en quête d’autre chose que ce que la vie et le travail artistique lui ont donné, jamais en repos, toujours tenté de découvrir autre chose, et prompt dans ses enthousiasmes. Il est croyant. Mais aussi pragmatique, aimant la vie terrestre et ses plaisirs, auxquels participe la beauté du quotidien. C’est ainsi qu’Olivier sensible aux enjeux du design et de la décoration, utilise cette même technique de tôle pliée et peinture laquée à chaud, pour développer une série d’objets fonctionnels, singuliers et malins. Dans une plaque, il découpe les pieds d’une table basse tout en dégageant un plateau. Les supports horizontaux d’une étagère sont découpés du fond qui structure l’ensemble. Un seul geste –découper dans la couleur- et aucune perte, puisque toute la plaque est utilisée. Il opte dans ces mobiliers pour des couleurs plus franches, flashy, pop, des rouges francs, des oranges, des bleus Matisse. Ces meubles- sculptures ont une présence, au-delà de leur fonction parfois maigrelette, qui oblige à reconsidérer l’espace autour d’eux. Prendre un meuble-sculpture chez soi est une adoption, plus qu’une acquisition, et la certitude de devoir recomposer la décoration autrement.

Un objet emblématique, de petite taille cette fois, s’inscrit dans cette lignée : un vase- tableau, petite plaque verticale percé de trois trous et équipée d’une réserve d’eau à l’arrière qui permet de piquer une ou plusieurs fleurs dont la corolle se détache sur le support métallique peint. Cet objet rappelle aussi certains tableaux -des toiles peintes cette fois-, dans lesquels il a fiché des fleurs de tissus, disposés au hasard ou en rafale, comme des impacts de balles dans les tableaux de Niki de Saint-Phalle. Le titre de ces « Still life –frappes aériennes » réalisées de 1995 à 2014 fait basculer notre point de vue : la toile devient un territoire vu du ciel, bombardé d’impacts d’où sortent des fleurs. L’aléatoire de la disposition sur la toile deviendra vite un élément primordial du reste de son travail.

Peintures

Il se consacre en effet depuis les années 2000 à des « Peintures aléatoires » : de grandes peintures monochromes sur lesquelles il place des formes découpées, choisies dans un répertoire personnel généré aléatoirement par ordinateur. Il dispose ainsi des formes abstraites peintes ou découpées en tôles peintes : des cercles étirés, des nuages pleins ou évidés, des queues de comètes, des feuilles, des virgules épaisses, une perruque, des signes de ponctuation déformés, un dripping. Cette composition d’objets se côtoient dans l’espace et parfois se superposent. On pense à l’exploration du plan chez Kandinsky, dans un tout autre vocabulaire, bien sûr. Il y a une gaité, une légèreté frivole, et un effet décoratif revendiqué, dans ces couleurs découpées aux ciseaux, et jetées sur la toile comme on jette les dés. J’ai découvert récemment une magnifique photographie de l’atelier de Matisse, à travers sa reproduction par Thomas Demand Le sol est jonché de chutes de découpage multicolores, tombés là, aléatoirement, au cours du travail. Et je m’imagine que les formes d’Olivier ont puisé dans cette réserve.

Selon les tableaux, selon la taille de ces objets graphiques, peints ou découpés, plans ou en volume, la peinture territoire et géographie s’ouvre dans un all over à l’idée d’infini. Les bords du tableau ne sont alors que les limites de la matérialisation du plan, qui se poursuit au-delà. Et cet espace pastel, sur lequel flottent les formes, n’est plus notre sol terrestre, mais un ciel, tantôt à deux, tantôt à trois dimensions : il suffit à celui qui le regarde de le décider, car notre cerveau a la capacité de nous faire voir les deux. On retrouve Malevitch, encore, qui mettait les formes en mouvement latéral et en rotation.

Musique

On ne saurait comprendre les intentions de ces « Peintures aléatoires » sans en référer à la musique et à cette année d’initiation à la composition musicale qu’Olivier Liègent suivit à l’IRCAM. Dès 1939 John Cage parle de « Imaginary landscape » : la musique est paysage, le temps est espace. De même, constitués de pièces, détachées de toute représentation unifiée, les paysages imaginaires d’Olivier Liègent laissent toute liberté aux éléments qui les composent, comme au spectateur qui les regarde. L’ordinateur a remplacé le Yi Jing dans les mains de l’artiste, pour un résultat de même nature. L’Atlas eclipticalis de John Cage, en 1962, est une partition écrite en superposant le papier musique à une carte des constellations : lui aussi cherchait à donner à la musique sa dimension céleste. A sa suite, des compositeurs font disparaître la limite entre partition et tableau. Alors, les tableaux d’Olivier Liégent sont-ils peut-être aussi des partitions ? Des œuvres qui viennent chercher votre petite musique dans votre tête ? Ou bien y a-t-il là des performances en puissance, des œuvres à jouer pour achever le propos ?

Portraits

Les « Portraits » qu’il réalise dans les années 90, associent aux Peintures aléatoires colorées, des morceaux de visages noir et blanc, peints, mais qui semblent découpés dans des photographies. Ces visages partiels, bouts de mentons ou de regards, nous font passer du clan de Matisse au clan de Picasso. Ces visages fragmentés montrent un surgissement du visible, et tentent de signifier un au-delà de ce qui s’impose à nos yeux. Cette apparition du portrait dans les peintures abstraites leur donne une énergie, une pulsation supplémentaire. On est proche de la Nouvelle Figuration, et du pop art. Mais le visage découpé est de fait maltraité, avec cette agressivité pour soi et les autres qui est aussi dans notre nature. adopte la déformation picassienne par souci d’expressivité, tout en déplorant ce qu’elle raconte de notre humanité.

Dessins – poèmes

Il utilise très précisément cette déformation du corps humain dans ce qu’il appelle des bandes-dessinées où il met en parallèle cette maltraitance par la représentation humaine, avec l’ère technologique et le post-humanisme qu’il dénonce. Composés à chaque page d’un dessin au trait noir et d’une phrase du même trait, ces dessins-poèmes reprennent depuis une dizaine d’années un personnage au trait beaucoup plus ancien, à la fois incarnation de lui-même et de tout être humain. Produits au quotidien, ces dessins sont une source très prolifique. Deux livres ont été édités : Lundi, quelque part dans l’infini et L’Eternité par le ciel ou par la prise électrique.

Cinq autres ouvrages sont prêts. Ces dessins-poèmes rendent compte, page après page de l’opposition entre une sorte de paradis terrestre et le monde contemporain. Aux côtés de ce personnage d’une seule ligne, on retrouve les figures récurrentes de la terre, du ciel, et des animaux, se heurtant au monde des objets, des robots et des réseaux. Les petites phases ou maximes personnelles qui accompagnent le dessin d’un même tracé, permettent à chaque page de lire le dessin, le mettent en résonance, l’ancrent avec raison et fantaisie. Avec humour et poésie. Les textes font aussi appel à la métaphysique, citent artistes, philosophes et mystiques. Chaque page dénonce la démiurgie nichée dans la technique, qui nous pousse à nous prendre pour Dieu, à rechercher une immortalité matérialiste et à détruire notre environnement. Les déformations qu’il fait subir à son personnage traduisent l’amer constat du dévoiement de notre humanité. On y voit resurgir son très loin passé de caricaturiste de presse, son premier métier. « Devant un Picasso nous voyons bien notre maladresse à danser avec la nature »… « alors que les modèles de Matisse semblent avoir avalé les auréoles qui illuminent leurs visages ». La condamnation de l’Occident prend des accents ironiques ou tragiques. Or il est pour Olivier Liégent un endroit sur terre où l’équilibre entre croyance et organisation sociale non technologique permet à l’homme de vivre en harmonie : c’est l’Afrique. « Vous avez les montres, nous avons le temps » est le proverbe africain qui résume bien sa pensée.

Sculptures

Olivier Liégent vit aujourd’hui dans deux maisons, -et travaille dans deux ateliers ; du côté des brumes, la maison du Perche, dans le petit village de Marchainville, où l’on ne trouve plus aucun commerce, mais de belles maisons de maîtres, et des longères, animées par des familles parisiennes le week-end. On y vit immobile, et par nécessité, assis dans des voitures. Et de l’autre côté, la maison solaire du Sénégal au bord de l’Océan, qui vous comble de lumière et d’air marin. Il vit alternativement dans les deux, selon un mouvement de pendule, au gré des saisons et des nécessités familiales ; il ne cherche pas à résoudre ce qui serait dilemme, mais à faire cohabiter, – c’est le cas de le dire, deux orientations opposées. Il trouve son équilibre dans ce mouvement de balancier.

Il produit aujourd’hui en Afrique des sculptures où l’on retrouve le trait aux angles pointus des dessins-poèmes et les arabesques végétales des peintures aléatoires, découpées dans la tôle d’aluminium laquée monochrome des meubles-sculptures.

Ces œuvres récentes attestent d’une maturité du style pour quelqu’un qui a cherché dans des directions multiples, toujours inattendues, et qui se trouvent réunies en un vocabulaire personnel reconnaissable. Et cela aussi me fait penser au célèbre artiste espagnol …

S’échapper par le haut

Olivier Liégent et moi nous sommes rencontrés autour de l’art contemporain, certes, mais aussi sur nos expériences respectives d’états de conscience modifiée. Etre hors de soi, dépasser les limites de son enveloppe charnelle, découvrir des ressources nouvelles de notre cerveau et ouvrir les « portes de la perception » sont des sujets qui m’occupaient beaucoup dans la première décennie du XXIe siècle. Il prêtait une oreille attentive à mes récits d’aventures, partageant ses propres expériences mystiques en retour. Je suis venue à des pratiques plus sages –yoga et jeûne me suffisent aujourd’hui- tandis que lui s’absorbait entièrement dans le Christianisme, les effets psychotropes de la prière, et des exercices spirituels de Saint-Ignace de Loyola. Cette mystique active a infusé dans ses dernières œuvres, de grands formats impressionnants et magnifiques, pour tout spectateur, croyant ou pas.

Ces toiles fluides retrouvent aussi la pureté gestuelle des premiers découpages-pliages.

Leur graphie de hasard, produite par les coulures de l’encre dorée, crée à des paysages, des forêts primaires, des insectes diaphanes, des chasubles immatérielles, des envols. Que regarde-t-on vraiment ? Quelle est cette apparition organique, hasardeuse, matérielle et translucide ? Plus que toute autre, surprenant leur auteur même, ces œuvres sont des apparitions. Des anges ? Cela ne me surprendrait pas, de la part de celui qui a appelé son fils Angel et épousé une Angélique. Par quel miraculeux hasard les détails sont-ils aussi variés, passionnants et insaisissables que l’ensemble ? Les symboles participent sans doute à notre fascination, car la croix en empreinte évoque aussi le Suaire de Turin. Mais quel rôle joue le miroitement de l’or et sa propre symbolique, suggérant d’immenses ostensoirs ? Laissant nos questions ouvertes, ces toiles renvoient à l’instabilité fondamentale de notre vision. Il nous est difficile d’établir avec certitude ce que nous livre la représentation dans notre tête à tête avec elle, et elle reste si mystérieuse, que nous demeurons en suspens, en alerte, et ne savons en être rassasiés. L’épiphanie matissienne l’emporte, encore une fois.

@Claire Peillod – novembre 2023
A retrouver sur son blog lartetlavie.fr – Chronique d’art contemporain